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L'économie souterraine des donjons de World of Warcraft
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L'économie souterraine des donjons de World of Warcraft

Quand les fins de mois sont raid
14 min

Si World of Warcraft n'a plus le lustre d'antan, le MMORPG de Blizzard compte toujours plusieurs millions d'adeptes. Un vivier de joueurs qui a donné naissance à bon nombre de services, violant parfois les conditions d'utilisation du jeu fixées par l'éditeur.

La commercialisation du « Jeton Wow » par Blizzard a marqué la fin d'une époque pour de nombreux vendeurs d'or. Le mythique « farmeur chinois », venait de se faire couper l'herbe sous le pied, Blizzard proposant ainsi un moyen sans risque pour les joueurs d'acheter de l'or pour financer leurs besoins en jeu. 

Mais la nature a horreur du vide. Les plateformes de vente d'or ont certes quasiment disparu, mais d'autres sont venues occuper l'espace en cherchant à vendre des services aux joueurs, profitant des changements d'habitudes et de mentalité de ces derniers pour faire leur beurre. 

Certaines de ces plateformes restent strictement dans les clous des conditions d'utilisation de Blizzard en proposant leurs services contre des pièces d'or virtuelles. D'autres sont moins scrupuleuses et sont à la recherche d'espèces sonnantes et trébuchantes. Dans tous les cas, Blizzard profite à sa manière de la situation, tout comme les joueurs appartenant aux meilleures guildes mondiales, qui sont à la base de toute cette économie souterraine.

Il était une fois le jeton WoW

En avril 2015, Blizzard apportait un nouveau mode de paiement pour l'abonnement mensuel de World of Warcraft : le Jeton WoW. Son principe : proposé à la vente pour 20 euros, ce jeton est une contremarque échangeable donnant droit à 30 jours d'abonnement, ou depuis 2017 à 13 euros de crédit utilisable sur Battle.net pour acheter des jeux ou des services.

Les joueurs intéressés payent cette somme à l'éditeur, puis peuvent vendre leur jeton contre de l'or sur l'hôtel des ventes en jeu, à un tarif fixé par un algorithme maîtrisé par Blizzard. Actuellement, un jeton se négocie à 180 000 pièces d'or environ. Si vous êtes assis sur plusieurs millions de pièces d'or, vous pourrez sans mal en dépenser quelques centaines de milliers pour vous offrir une précommande de Warcraft III, ou pour quelques lootboxes sur Overwatch

Un effet secondaire est toutefois rapidement apparu : le jeton a rendu l'or beaucoup plus mobile qu'auparavant. Jusqu'ici, les transferts d'or en grande quantité vers d'autres serveurs n'étaient possibles qu'en payant un transfert de guilde, facturé 35 euros. Désormais, le même service peut directement être payé en or, grâce au jeton. Une aubaine pour les groupes de joueurs vendant leurs services et qui peuvent ainsi accepter de l'or sur n'importe quel serveur, le transformer en jetons, ou rapatrier directement la monnaie sur leur serveur.

Les donjons « Mythiques » : entre grosses récompenses et toxicité

Un des principaux changements apportés à WoW depuis le lancement de l'extension Légion en août 2016 est l'apparition des donjons dits « Mythiques + ». Dans cette variante des donjons à 5 joueurs classiques, la difficulté et les butins augmentent progressivement.

C'est un moyen pour Blizzard de proposer du contenu difficile aux groupes de joueurs pas assez nombreux pour se lancer dans les raids, qui requièrent un minimum de 8 personnes. Ces donjons chronométrés nécessitent d'obtenir une clé spéciale pour y accéder. Chaque clé est associée à un niveau de difficulté ainsi qu'à un ou plusieurs affixes.

Une clé de niveau +2 ajoutera un affixe augmentant les dégâts infligés et les points de vie des monstres ou des boss, une +4 et une +7 ajouteront respectivement un deuxième et un troisième affixe obligeant les joueurs à tenir compte de mécaniques de jeu particulières. Les monstres pourront par exemple exploser en infligeant des dégâts de zone au moment de leur mort, tandis que des éruptions volcaniques apparaitront périodiquement sous les pieds des joueurs.

Chaque semaine, des affixes précis sont tirés au sort pour l'ensemble des joueurs, qui devront tous gérer la même combinaison de malus. Un quatrième affixe, dit « saisonnier », vient s'ajouter sur les clés +10 et supérieures. Chaque niveau supplémentaire au-delà de +2 vient également augmenter les dégâts infligés par les monstres et boss, ainsi que leurs points de vie. De 8 % de bonus sur une +3, la note peut vite monter à +85 % sur une +10 et même +172 % sur une +15. 

Du côté des récompenses, en fin de donjon les joueurs peuvent récupérer une pièce d'équipement d'un niveau équivalent à celles obtenues dans un raid héroïque demandant de 8 à 30 joueurs dans le cas d'une clé +10. Ils reçoivent  également une nouvelle clé d'un niveau supérieur s'ils sont parvenus à terminer le donjon dans les temps, ou inférieur si le temps alloué a été dépassé.

WoW récompense coffre mythique

En outre, le mercredi, un coffre est offert à chaque joueur avec une pièce d'équipement dont le niveau varie en fonction de la plus grosse clé terminée la semaine précédente. Au mieux, en terminant une clé +10, les joueurs peuvent obtenir une pièce proche de celles trouvées dans les raids mythiques. Or ces derniers requièrent des groupes fixes de 20 personnes compétentes et déjà bien équipées pour être visités efficacement.

Selon le site WoW Progress, seules 78 guildes françaises ont tué les huit boss de raid actuellement disponibles en mode mythique. En comptant 30 joueurs par guilde, cela correspond à environ 2 400 joueurs. À titre de comparaison, près de 1 400 guildes françaises sont venues à bout de ces mêmes boss en difficulté héroïque, illustrant l'écart de niveau conséquent entre les deux modes.

Glaner du butin en donjons mythiques peut sembler plus simple qu'un raid de 20 personnes, mais n'est pas aisé pour autant. Une fois le chronomètre déclenché, il n'est plus possible de remplacer un membre du groupe par un autre. Si quelqu'un part en cours de donjon pour une raison quelconque, cela signe généralement la destruction de la clé utilisée. Une situation frustrante. 

Raider.io : catalyseur de l'élitisme de la communauté

Deux joueurs répondant aux pseudonymes d'Aspyr et Ulsoga ont alors eu une idée : se servir des données fournies publiquement par Blizzard sur les personnages et via le classement des donjons mythiques pour attribuer à chaque joueur un score défini en fonction de ses performances passées. Une idée qui leur vaut aujourd'hui d'être soutenus par environ 3 400 personnes sur Patreon, leur versant entre 1 et 5 dollars par mois afin d'accéder à des fonctionnalités avancées.

La méthode de calcul est simple. Sur une clé de niveau +9, le score de base est de 90 points (10 * le niveau de la clé), puis est modulé en fonction du chrono réalisé, par rapport au temps de référence fixé par Blizzard. Si le joueur a fini avant la fin du temps imparti le score augmente, et inversement s'il a été trop long. Le meilleur score atteint sur chaque donjon est ajouté aux autres et l'on obtient ainsi son index « Raider.io », ou R.io pour les intimes.

Raider.io page
Les statistiques Raider.io de Kevin (le prénom a peut-être été changé), un joueur lambda 

Lancée en 2017, l'initiative a rapidement séduit de nombreux joueurs, si bien que l'add-on gratuit permettant de visualiser les informations disponibles sur les autres joueurs a été téléchargé près de 30 millions de fois. Sa popularité n'a toutefois pas que des avantages. 

Si au départ les donjons mythiques avaient pour vocation d'offrir du contenu de haut niveau pour les joueurs sans guildes ou occasionnels, les contraintes liées au format (échec quasi garanti si quelqu'un quitte le groupe) ont fait que les joueurs ont rapidement cherché un moyen de s'éviter des mésaventures. Raider.io est alors devenu de facto la référence universelle pour juger des compétences d'un joueur.  

  • Raider.io
  • Raider.io
  • Raider.io
  • Raider.io
  • Raider.io
  • Raider.io

Dans les annonces de recherche de groupe, la mention de Raider.io est très récurrente, notamment sur les clés les plus élevées, et donc les plus intéressantes. Si bien que la plupart des groupes procèdent à une vérification du score des prétendants avant de les inviter. 

Le problème qui se pose est le suivant. Un joueur plus que correctement équipé pour la tâche mais n'ayant pas régulièrement participé à ce genre de donjons n'a que peu de chance de pouvoir y accéder. Il doit alors faire ses armes sur des niveaux de difficulté n'ayant aucun intérêt pour lui, uniquement pour atteindre un score susceptible de lui décrocher une place dans un groupe.

L'argent réel peut tout acheter

La procédure est donc longue et fastidieuse, surtout dans les niveaux de difficulté les plus bas, où les joueurs n'hésitent pas à laisser tomber leur groupe au moindre accroc.  Les ex-vendeurs d'or virtuel l'ont bien compris et n'ont pas tardé à se spécialiser dans un tout autre type de service : le « boost » de donjons mythiques et de raids.

Le client paye une somme dépendant de la difficulté souhaitée pour le donjon (comptez 20 euros pour un +10), et il est accompagné par quatre joueurs capables à eux seuls de le boucler dans les temps. Il s'agit en règle générale de membres de guildes classées parmi les meilleures au monde. Au fil de nos essais, nous avons ainsi pu croiser des personnes issues de guildes dans le top 100 européen (voire plus haut), y compris françaises.

Certaines plateformes ne cachent pas que le « boost » de scores Raider.io est une partie intégrante de leur modèle économique. Elles vont jusqu'à proposer des forfaits pour atteindre un score précis, ou cibler des donjons dans le but de combler un trou dans un profil. 

Raider.io package

« N'importe quel joueur vous le dira : vous n'irez pas bien loin sans un bon score, personne ne vous invitera et votre expérience de jeu sera frustrante. Cet add-on a créé une sorte de plafond de verre qu'il est impossible de franchir sans mettre un coup de collier et tout le monde n'a pas le temps nécessaire pour y parvenir. C'est pour cela qu'on propose ce genre de service » nous confie le représentant de l'une d'elles, basée en Italie.

Le dirigeant ne s'étale pas sur l'ampleur de ce marché, ni sur la redistribution de ses gains vers les joueurs, mais son chiffre d'affaires annuel graviterait tout de même autour des 700 000 euros. 

Gallywix ou la nouvelle ruée vers l'or

En marge de ces plateformes réclamant des euros, on trouve des joueurs proposant le même genre de services, mais contre de l'or. Une pratique explicitement autorisée par Blizzard. On peut distinguer ici deux catégories de joueurs : ceux qui vendent leurs services ponctuellement, et ceux pour qui la pratique est récurrente, voire industrialisée. 

Pour les premiers, l'objectif est surtout de rentabiliser leur temps de jeu et profiter du reste du contenu sans se soucier de leur porte-monnaie virtuel. « Pour moi, booster des donjons c'était surtout un moyen de pouvoir payer tranquillement mes potions, flacons et enchantements pour les raids en guilde », témoigne l'un d'eux. 

La pratique ne se limite d'ailleurs pas aux joueurs seuls, mais également aux guildes. « Il arrivait aussi régulièrement que lors de nos raids en guilde nous amenions des gens qui payaient pour avoir un butin particulier, souvent des montures. L'or allait alors pour moitié dans la banque de guilde et pour moitié entre les joueurs participants. On ne va pas se mentir, sur chaque serveur on peut trouver des guildes bien classées qui proposent ce genre de service, sans forcément en faire la publicité, mais il suffit de leur demander pour avoir une idée du prix. Et ça depuis que le jeu existe », nous affirme-t-on. Une situation que nous avons pu vérifier sans difficulté. 

World of Warcraft or

Le second cas regroupe des plateformes qui ont pignon sur rue et font activement la publicité de leurs services sur les canaux de discussion du jeu. Nous avons pu rejoindre l'une d'elles, Gallywix, afin d'en comprendre le fonctionnement et de juger de l'étendue du phénomène. Nous nous sommes ainsi inscrits en tant que rabatteurs (payés via des commissions en or virtuel sur les ventes de services) et avons ainsi pu accéder au carnet de commandes complet de la plateforme, ainsi qu'à la liste des joueurs vendant ce type de prestations. Ce pendant plus de trois mois.

La mécanique est bien rodée. Chaque soir, des raids entiers sont remplis, à moitié de joueurs de haut niveau, provenant des plus grandes guildes européennes (Method #1 EU et mondial, FatSharkYes #5 EU, ScrubBusters #6 EU, From Scratch #9 EU et #1 FR...)  et pour une autre moitié de joueurs ayant payé leur place contre l'équivalent d'un mois d'abonnement en or.

Parallèlement, des groupes de quatre « boosters » se forment au fil des commandes transmises par des rabatteurs, afin de tracter d'autres joueurs dans des donjons mythiques +10 et supérieurs, pour lesquels les tarifs vont de 200 000 pièces d'or à 2 millions, soit entre un et onze mois d'abonnement environ. D'autres se préparent pour de longues séances en PvP, elles aussi proposées à prix d'or. « Virtuellement, on peut fournir à peu près n'importe quelle prestation à n'importe qui sur n'importe quel serveur » se félicite ainsi « Tolls », l'un des fondateurs de Gallywix. Le tout à condition d'y mettre le prix. 

Pendant ce temps, la plateforme cherche à se moderniser et à troquer ses tableurs artisanaux pour un site capable de gérer toute une base de données de clients et de commandes, le tout en fournissant à ses rabatteurs des liens affiliés pour savoir précisément qui rémunérer. L'industrialisation est déjà en marche.

Des guildes d'élite au cœur du système 

Tous ces services, Gallywix parvient à les proposer parce que la plateforme peut compter sur un vivier de joueurs et de guildes de très haut niveau qui font partie intégrante de son système. 

Des guildes à la recherche d'argent virtuel pour financer leur progression dans les modes de difficulté les plus élevés. Pour chaque soir de raid, elles doivent consommer des centaines de flacons, de potions, de runes d'améliorations, et dépenser des milliers de pièces d'or en réparations. De quoi éroder à la longue les réserves amassées lors des périodes de farming, mais aussi le portefeuille de leurs membres. 

Nous avons pu nous entretenir avec Voci, le raid leader de la guilde française From Scratch. « Je précise que tout ce qu'on propose, c'est contre de l'or. Blizzard surveille de très près les cas de boosts contre de l'argent réel, et des bannissements de 6 mois ont été récemment prononcés dans des grandes guildes. On ne veut absolument pas prendre de risque avec ça », nous affirme-t-il d'entrée de jeu. 

Pourquoi passer par une telle plateforme ? « Tout simplement pour la facilité. Nous n'avons pas besoin de prospecter à la recherche de clients. On sait que le jeudi à 20h, une quinzaine de personnes nous attendent, que notre quinzaine de joueurs sera là et qu'on sera payés dans les deux semaines, le temps que notre solde soit suffisant pour justifier un transfert de guilde » explique Voci. En moyenne, en début de palier chaque raid d'environ 1h30 rapporte 350 000 pièces d'or (soit l'équivalent de deux mois d'abonnement) pour les membres et 500 000 pièces d'or pour le raid leader. Les prix décroissent ensuite progressivement.

La tâche n'est toutefois pas aisée pour les boosters. « C'est parfois compliqué, surtout les premières semaines. Quand tu es face à un boss prévu pour 30 personnes, mais que tu dois faire en sorte que 15 d'entre elles meurent dès le début du combat pour éviter qu'elles déciment le raid en ratant certaines mécaniques, le combat n'est plus le même. Un boss qui prend 5 minutes à tuer en réclame alors plus de dix » nous apprend-on.

Autrement dit, ce n'est pas le fun qui attire les joueurs de From Scratch, mais seulement la promesse de grosses quantités d'or.  « La tâche nous réclame autant de concentration, voire davantage que de tuer le même boss en difficulté mythique. Nos membres viennent sur la base du volontariat, et il n'y en a aucun qui vient en se disant que ça sera marrant » concède Voci. 

G'huun World of Warcraft

Pour lui, les grandes guildes sont aussi indispensables à des plateformes comme Gallywix pour assurer leur image. « C'est donnant-donnant. La plateforme a besoin de montrer patte blanche pour convaincre les joueurs que le service leur sera bien rendu, sinon leur réputation est foutue. De l'autre côté, les guildes n'ont pas intérêt à se louper non plus, sinon leur image en pâtira autant ».

Pour rassurer les futurs clients, l'ensemble des runs sont aussi diffusés en direct sur Twitch. « Une après-midi, on a tombé un boss en chaîne, G'huun, pour que les gens puissent obtenir un haut-fait recherché. Tous les quarts d'heure, un groupe partait, et les rabatteurs avaient juste à montrer le stream en disant que si les gens voulaient être dans le prochain wagon, le prix était fixé à tant ». Même pour des services virtuels, le besoin de publicité reste bien réel. 

Contactés, Blizzard et Raider.io n'ont répondu à aucune de nos sollicitations. 

Publiée le 22 janvier 2019 à 15:25


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